BAXTER

Baxter, petit Pitbull aux ailes brisées...
Baxter
Le souffre-douleur de la Cité.

En 1998, le Gouvernement, avec pour inquisiteur principal le député socialiste Georges Sarre,
voulant rassurer ses électeurs, a organisé une gigantesque chasse aux
sorcières, oubliant les vrais coupables - une poignée d'individus se cachant
dans le maquis des Cités - et s'attaquant à ses chiens à travers une psychose
organisée par les médias... Ainsi une race devait disparaître, et avec elle
devaient fleurir les voix des citoyens crédules, mais contentés.
Le problème n'a évidemment pas disparu, et la gent canine non plus, bien que
des milliers d'individus aient connu un destin tragique en rencontrant les
patrouilles du bienveillant Georges Sarre, ou en se faisant dénoncer par de
braves citoyens délateurs qui avaient sans doute la fière impression de
participer à l'holocauste.

Les noms des protagonistes ont été changés pour leur sécurité.

Baxter est assis bien sagement aux pieds de Micheline, sa nouvelle maîtresse
par procuration, la huitième en fait. Sûrement pas la dernière. Elle tient la
laisse multicolore du chiot, ce qui contraste étrangement avec le décor
grisâtre qui nous entoure: nous nous sommes donné rendez-vous dans un parc de
notre chère banlieue parisienne, un morceau de nature noyé dans la boue et le
peu de respect des banlieusards. Un paysage triste qui semble refléter
l'expression de ce petit chien qui me regarde calmement venir à lui. Il a
l'expression d'un animal qui n'attend plus rien, ou bien d’être une fois de
plus une monnaie d'échange et de repartir avec un nouveau propriétaire qui
l'enfermera lui aussi dans une cave et qui le frappera lorsque l'envie lui en
prendra. Il tient sa patte arrière recourbée de façon anormale: deux
gigantesques cicatrices traversent ses muscles atrophiés et témoignent de son
douloureux passé.

Baxter a eu le malheur de naître dans une Cité de banlieue parisienne. Dans
ces zones de non-droit, aucune loi ne touche les petites frappes qui voient
toujours en ces chiens un moyen de faire de l'argent facile. Son "producteur"
ne s'en cache d'ailleurs pas, il croise ses chiens Pits et Amstaffs, dans le
plus grand mépris de la Loi, afin de pouvoir revendre les chiots à des jeunes
en recherche d'un faire valoir ou d'amateurs de tous milieux du "gameness" :
le combat de chiens. Lorsque l'on sait que les gains de tels combats peuvent
avoisiner les 7500 € au vainqueur, on comprend le total mépris de certains à
l'égard des décisions qui ont été rendues, visant les chiens dits dangereux...

Ces milliers de Pitbulls (le chiffre de 40 000 individus a été annoncé à la
veille de la promulgation de la Loi) qui ont disparu des rues du jour au
lendemain ont bien atterri quelque part ? Effectivement, et bien que les
refuges se disent saturés et soient forcés d'euthanasier ces nouveaux
pensionnaires par crainte de représailles ou de vols pour des destinations
prisées par les amateurs de combats, comme l'Espagne ou l'Italie, et que les
employés de la Maréchaussée rapportent trop discrètement qu'ils repêchent des
dizaines de cadavres tous les mois dans les canaux proches des zones chaudes,
des Pits vivent toujours, grandissent, vieillissent et crèvent dans des
caves... comme Baxter.

Baxter est un croisé Pitbull/Amstaff né au mois d'Aout 2002. Il a été
rapidement séparé de sa mère pour être vendu à un jeune dealer qui
voulait "son" Pit. Dans la Cité, on croise tout et n'importe quoi, au final,
on obtient toujours du Pit qui peut valoir son pesant d'or... Alors parfois,
dans un souci purement commercial, on invente même des pedigrees bidons: les
lignées prennent le nom de l'étalon de première ou seconde génération. Ainsi,
ne vous étonnez pas si l'on tente de vous vendre un chiot soit disant de
lignée pure "Tyson", "Rex" ou "Sly", vous serez informé que son grand-père
était également un très célèbre chien de combat, tellement connu que personne
n'en a entendu parler, sauf dans la Cité...
Pourquoi Baxter a-t-il déplu à son maître? L'histoire ne le dira sans doute
jamais, mais il a été rapidement revendu à un second qui ne lui donnera pas
plus d'amour. Alors il le cèdera à un troisième qui refourguera le chiot
désaxé et maltraité à un quatrième. "Parfois, Baxter traînait dans la Cité
parmi ces jeunes qui se le refourguaient à l'envi, et le battaient en public...
tout le monde savait et personne ne disait rien." déclare Micheline, qui
regarde avec peine le chiot au regard vitreux.
Un jour, son cinquième propriétaire s'acharna tellement sur le pauvre chiot
qu'il lui brisa la patte arrière en plusieurs endroits. Nul ne sait combien de
temps Baxter traîna sa patte cassée en souffrant. Une chose est sûre, le
maître ne supporta pas longtemps les plaintes de ce petit être, alors il
préféra l'enfermer dans un cagibi. La patte de Baxter commença alors à se
nécroser. Il fallut l'intervention de son sixième maître, le seul qui montra un
peu de pitié pour lui, pour que Baxter soit opéré d'urgence. Trois
interventions furent nécessaires, mais Baxter tient encore à la vie et le
miraculé s'accroche à son dernier maître... jusqu'à ce que celui-ci décide
de le replacer chez de nouveaux tortionnaires, où il n'est évidemment pas le
bienvenu. Ils décident alors de se débarrasser de lui de manière plus...
radicale, et le clament haut et fort.

Micheline assiste depuis des mois à la scène depuis sa fenêtre, elle décide
alors de réagir car elle ne supporte plus de voir ce chien maltraité et encore
moins l'idée que la courte vie de ce chiot n'ait pu être qu'un calvaire. Elle
rassemble tout son courage pour se frotter à ces jeunes qui l'impressionnent
tant et arrive à négocier l'adoption du chien. Mais Micheline, qui s'occupe
déjà de dizaines de chats errants, est de santé très fragile : elle fait
régulièrement des séjours à l'hôpital. Elle ne peut pas non plus garder le
petit Baxter mais ne peut se résoudre à euthanasier ce chiot qui, d'après la
loi, n'aurait pourtant jamais dû voir le jour.

Me voici face au petit bonhomme, dans son lit de boue. La face inexpressive de
Baxter semble s'illuminer: Stixx est avec moi, cette petite chienne croisée
que j'ai recueillie et qui a connu le même enfer, la maltraitance, les coups,
la malnutrition... Stixx est devenue en quelques mois le meilleur compagnon
que l'on puisse espérer, il n'aura suffi que d'attention, de soins, d'amour
et de la compagnie de Rägnar, l'Amstaff, devenu son protecteur et son
inséparable.
Voila ce qu'attend Micheline, l'espérance que Baxter trouve à son tour une
famille stable afin qu'il puisse enfin vivre normalement et trouver sa place
au sein d'un groupe qui l'acceptera et l'aimera.
Baxter retrouve immédiatement la fougue du chiot qu'il est et accepte
l'invitation de la chienne à le rejoindre. Malgré sa patte atrophiée par sa
récente intervention, Baxter fait des sauts de gazelle et court après la
chienne. Le spectacle est enivrant. Il est presque impensable qu'un chien
ayant connu pareilles souffrances ne soit pas plus déséquilibré et respecte à
ce point les codes que les canidés se donnent.

Baxter n'est pas le seul à avoir vécu l'Enfer et à avoir payé pour ne pas être
ce que ses maîtres attendaient de lui : le monstre sanguinaire qu'il aurait
fallu qu'il soit de par sa race, celle qui fait inspirer le respect envers son
maître. Aujourd'hui encore, un nombre incalculable de chiens de première
catégorie naissent de manière illégale pour servir la cause honteuse de ceux
qui transgressent allègrement les lois à des fins essentiellement lucratives.
Ces chiens qui naissent pour ne pas vivre et qui seront les seuls à payer pour
leur existence illicite. Car ceux qui auront la chance de sortir de ces zones
de non-droit risqueront l'euthanasie.

La Loi est aveugle, surtout dans les caves sombres des cités. Elle est sourde
aussi, sourde aux aboiements de pitié que l'on peut entendre lorsque l'on s'y
fait accompagner par des voisins attristés par de telles conditions
de "stockage". Elle n'est sensible qu'au son des bulletins tombant au fond des
urnes. Lorsque le dernier y est entré, il n'est plus de raison d'espérer pour
les victimes des lois qu'elle promulgue.

S.Anzagoth

Article publié dans Top Dogs magazine