| TARA, le chien passé de mode
Elle a l’air pitoyable, Tara, son regard baissé vers
le sol alors que nous tentons désespérément
d’attirer son attention. Nous nous agitons et l’appelons
aux travers des barreaux de la fourrière. Des restes de peinture
séchée sont agglutinés sur ses poils, la faisant
ressembler à un sapin décoré pour Noël.
La scène serait presque comique si ces décorations
ne l’avaient pas empoisonnée violemment.
Tara est une adorable femelle Cane Corso, issue d’un grand
élevage du sud de la France. Elle est née en Janvier
2002 et a été vendue à l’âge légal
de deux mois, comme tous ses frères et sœurs, comme
tous les autres chiots de l’élevage. Nul ne pouvait
alors prévoir que son destin serait si tragique. Valérie
K. devait être absolument enchantée d’accueillir
sa nouvelle camarade, elle s’empressa de lui donner un bien
joli nom, et de remplir tous les papiers en vue de sa future confirmation,
dix mois à l’avance… Valérie s’imaginait
déjà sûrement sur le ring, fière de sa
perle, qui écouterait probablement au doigt et à l’œil,
qui remporterait même peut être tous les trophées,
qui sait ? Tout est permis dans nos rêves, surtout de ne jamais
être déçu.
Que s’est il passé entre ce moment d’euphorie
et celui où elle donna (ou plus probablement « vendit
») Tara à son nouveau propriétaire ? Avait-elle
découvert que Tara ne serait pas confirmable du fait de son
défaut de robe ? Ses rêves de gloire se seraient ils
évanouis ? Ou bien aurait-elle juste découvert que
Tara était un chiot qui ne répondait pas exactement
aux ordres, une bouche à nourrir, inutile, destructrice ?
Des chiots par centaines connaissent le tragique destin d’être
abandonnés ou placés, pour avoir commis le crime d’avoir
été jeunes, turbulents et destructeurs, lorsque leurs
maîtres les laissaient un peu trop longtemps seuls, ou n’avaient
juste pas su les rassurer avec leur langage à eux, celui
du Chien. Un langage simple que l’Homme, malgré son
intelligence, se refuse pourtant souvent à vouloir comprendre.
Peinte en blanc puis décapée au White Spirit…
Toujours est il que Tara n’était plus souhaitée,
elle ne faisait plus l’objet des rêves de la jeune fille.
Probablement décidée par un enjeu financier, elle
abandonna Tara à son nouveau maître, raturant maladroitement
la fiche de changement de propriétaire et inscrivant celui
de Claude G., sans résidence fixe.
En imaginant, avec optimisme, qu’elle n’avait pas déjà
connu l’enfer avec sa première maîtresse, Tara
se retrouva rapidement dans une famille aux manières inquiétantes.
Elle fut battue et mal nourrie, bien qu’en pleine croissance.
Le projet de son nouveau maître était loin d’être
accompli : destinée à être revendue à
bon prix, celui-ci s’aperçut rapidement que le Cane
Corso, dans cette ville de l’Est de la France, est loin d’être
des plus populaires. Les acheteurs potentiels se font rares et Tara
attend dans un foyer où elle est mal aimée, d’être
revendue au premier venu.
Un acheteur se présente, mais malheureusement pour la famille,
il ne cherche pas un Cane Corso, mais un Dogue Argentin. Un chien
apparemment plus à la mode dans son bourg. Qu’à
cela ne tienne, la famille entière attrape des pinceaux et
couvre la chienne d’une épaisse couche de peinture
blanche, afin qu’elle ressemble au fameux chien de chasse
argentin. La chienne supporte mal la peinture, l’acheteur
découvre sans peine la supercherie au premier coup d’œil.
Fous de rage et dépités, les proprios décapent
la chienne au White Spirit ! Tara est empoisonnée par ce
dissolvant, elle suffoque aux vapeurs, même son museau sera
passé à cette substance très toxique. Elle
se débattra un moment puis tombera, prise d’affreuses
convulsions. Durant sa crise d’épilepsie, son maître
tentera pour une raison inconnue de lui attraper la gueule. D’instinct,
elle se défendra en le pinçant à la main.
Un pincement qui ne laissera aucune trace à son tortionnaire,
mais qui vaudra à Tara, les pattes brûlées par
les produits, d’être jetée dans le fond d’une
cage de fourrière, accusée d’être un chien
mordeur. Ses maîtres iront même jusqu’à
payer d’avance son euthanasie. La chienne fit successivement
huit crises d’épilepsie dans la journée, nous
racontera l’employé de la fourrière. Il est
miraculeux qu’elle soit encore en vie.
Outrées par le cas de Tara, Manon et Marie-Laurence de l’Ecole
du Chat de Moselle, appellent en urgence les associations et font
passer un message d’alerte, relayé par le Rezoo-animalier
:
« sauvez Tara ! »
L’annonce est d’autant plus urgente que la date d’euthanasie
est prévue dans les jours suivants et que le vétérinaire
en charge traîne une bien lourde réputation. Réputation
dont il ne se cache apparemment pas auprès de ses proches
et moins proches, puisqu’il se vanterait de pratiquer l’euthanasie
sur des animaux n’ayant pas été au préalable
anesthésiés. Si ce détail était vérifié,
ce vétérinaire pratiquerait un acte évidemment
barbare et illégal.
L’annonce circulera à grande vitesse sur la majorité
des forums spécialisés du Chien. Des centaines de
mails furent distribués et transférés dans
la France entière, jusqu’en Belgique et en Suisse.
Des messages de soutien affluèrent de tous côtés,
même du Canada. Il fallait agir très vite.
Carlos, un éleveur passionné de Cane Corso, m’appela
dans l’urgence de ce week-end. Il avait reçu le témoignage
par email et avait été très ému par
l’histoire de cette chienne. La course contre la montre commençait,
il nous fallait enrayer le mécanisme. Nous passâmes
le week-end entier à tenter de chercher la solution, le vétérinaire
étant bien décidé à ne pas libérer
Tara, soit disant dangereuse, en insistant sur le fait que ce ne
serait pas une grande perte. Les molosses sont ce que les médias
en disent, comme chacun le sait.
La ténacité de tout ce petit monde eut raison de
la médiocrité de certains autres. Nous prenions en
urgence la voiture pour aller chercher la miss, en bien piteux état,
sans savoir si nous allions vraiment pouvoir la ramener.
La route fut longue, plus de 1000 Kms. L’arrivée dans
la ville –dont nous tairons le nom, comme il nous l’a
été demandé- fut désastreuse. Dans l’impossibilité
de trouver la fourrière, le temps pressant avant la fermeture
de celle-ci et la vie de la chienne dépendant de notre ponctualité,
nous nous résignâmes, à contre cœur, à
demander notre chemin à la Gendarmerie Nationale. Nous fûmes
évidemment accueillis comme des va-nu-pieds par des militaires
en pleine fonction. Un homme que nous dérangions visiblement,
en troublant ses activités de relaxation, nous répondit
fermement qu’il ne savait pas où était la fourrière
de la ville. Il est évident que nous outrepassions le cadre
de ses simples fonctions, visant à regarder le match sur
la petite TV du bureau, mais au risque de sembler incorrects et
de troubler l’ordre public, nous rééditâmes
notre question. Visiblement énervé, le gendarme sortit
un plan un peu poussiéreux et découvrit avec stupéfaction,
et une pointe d’ébahissement puéril, que la
fourrière en question se trouvait juste derrière chez
lui.
Il nous expliqua avec tellement de brio la route à prendre,
que nous fîmes encore trois fois le tour du pâté
de maison avant de trouver le nom de la rue, qui n’avait rien
à voir avec celui qu’il nous avait indiqué…
Nous étions face à la fourrière, cachée
par des tas de gravats, dans un paysage de béton et d’ordures.
Nous étions tout deux très remontés et très
stressés de ne savoir ce qui nous attendait et nous préparions
à une altercation assez rude. Nous fûmes pourtant accueillis
par deux employés d’une gentillesse incomparable, qui
nous ouvrirent bien vite la cage de Tara, affable, les yeux dénués
de vie et d’émotions.
La chienne bougeait à peine, un peu désorientée.
Elle demandait néanmoins des caresses à ses geôliers.
Après réception de tous ses papiers et du témoignage
de son histoire, nous fûmes frappés, au moment du départ,
de l’état de terreur dans laquelle la chienne retomba
lorsque nous tentâmes de l’enfermer dans sa cage de
transport. Elle se débattit avec une extrême violence.
Après plusieurs tentatives douces, Carlos et les deux hommes
furent obligés de la museler et de l’attraper chacun
d’un coté pour l’obliger à y pénétrer.
Il semblait évident que la pauvre bête avait déjà
du être enfermée dans de petits réduits et que
la cage lui rappelait d’affreux souvenirs.
Le retour se passa sans encombres. Carlos avait pris rendez vous
avec un excellent vétérinaire, qui contredira par
la suite, sans une hésitation, les dires du précédent
quant à l’agressivité et la dangerosité
de l’animal. Tara était donc sauvée. Et pourtant
le retour se fit dans le silence le plus total, nous avions le cœur
gonflé en lisant les papiers que la fourrière nous
avait remis. Sur le papier de demande de confirmation, la case réservée
au juge était toujours vierge. Nous imaginions cette jeune
fille se débarrasser de son chien, quelques mois après
en avoir été folle, et constations l’état
de décrépitude dans laquelle celle-ci s’était
retrouvée. Toutes ces souffrances accumulées, dont
nous savions certaines irréversibles.
S.Anzagoth
article publié dans le numéro 39 de Top
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